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Pour en finir avec le complexe d'Œdipe

April 05, 2026

0.
Le complexe d’Œdipe (avec dans la pénombre, l’angoisse de castration et l’envie du pénis) est peut-être le concept qui a posé le plus de problèmes pour moi quand je commençais à lire la psychanalyse. Je trouvais tout cela bizarre, artificiel, tiré par les cheveux, essentialisant, phallocentrique et misogyne. Ou pour le dire tout court, ça n’a pas de sens.

Plus tard, l’article The Waning of the Oedipus Complex de Hans Loewald et son commentaire par Thomas Ogden m’a donné une première clé de compréhension : non pas du complexe d’Œdipe, mais plus de la problématique à laquelle répond ce modèle théorique : comment, lors de sa première poussée sexuelle entre trois et cinq ans, un·e enfant pourrait répondre à cette pulsion, et aux questions comme : Qui suis-je ? D’où viens-je ? De quoi, comment jouis-je ? Est-ce que j’ai droit (de me toucher, de coucher avec papa ou maman) ?

C’est en lisant Le Petit Hans, et dans un mouvement synchrone à mon analyse que j’ai pu pour la première fois « comprendre » le complexe d’Œdipe : en proposant ma théorie de la sexualité infantile.

1.
Le modèle que je vais proposer porte sur la structure familiale ou groupale sous-jacente du développement de l’enfant. Ce qui est déterminant dans la dynamique enfant-parents n’est pas le sexe, le genre ou la sexualité d’un·e parent·e, mais la qualité de la relation et surtout la fonction que joue cette figure parentale. Sexe, genre, sexualité : ses paramètres deviennent significatifs seulement dans une société donnée avec ses valeurs et ses normes. Tout comme dans le complexe d’Œdipe : la mère serait la personne qui s’occupe principalement d’enfant, alors qu’il revient au père d’instaurer la loi et l’interdit. Or, ceci n’est universel ni dans le temps ni dans l’espace : pourquoi ça ne peut pas être le père qui prend plus soin de l’enfant ? Pourquoi c’est forcément dans une famille nucléaire que l’enfant grandit ? Et l’erreur de Freud serait de construire le complexe d’Œdipe comme un modèle universel.

La question est alors la suivante : avec un modèle paramétrique, comment peut-on représenter les deux figures parentales, et peut-on ensuite déterminer des invariants ?

2.
Dans ce modèle, il faut toujours (au moins) trois : enfant, la figure primaire (primary caregiver) et la figure tierce. Les deux figures parentales ne sont pas fixes : il se peut que pendant une période, la mère s’occupe plus de l’enfant, et pendant une autre, c’est principalement le père. Elles ne correspondent pas aux individus non plus : dans une famille monoparentale, la figure tierce peut être jouée par une institution, une aidante, etc.

On peut maintenant considérer leurs fonctions au moment de l’arrivée de la sexualité infantile : c’est le moment charnière autour duquel s’est construit le complexe d’Œdipe comme le fondement de la théorie sexuelle psychanalytique.

Examinons rapidement la nature de la sexualité infantile. Elle est polymorphe. Elle (et l’amour de l’enfant pour une figure parentale) n’est pas fondée sur une sexualité adulte : la question de choix d’objet dans son sens étroit ne se pose pas encore. Elle est marquée par l’immaturité physique et psychique de l’enfant, et de leur décalage. Certaines élaborations de Lacan sont très intéressantes sur l’aspect linguistique ou symbolique (le stade du miroir, le Nom-du-Père, etc.), mais l’aspect proprement corporel me semble être négligé.

En considérant cet aspect corporel, on pourrait dire que la sexualité infantile est illimitée et insuffisante. En stade prégénital, l’enfant doit encore attendre longtemps pour accéder à la génitalité et à l’orgasme. Le dernier, dont l'apparition ici peut être inattendue, est important non pas parce qu’il fournit un plaisir plus grand (est-ce même vrai ?), mais parce qu’il est un mécanisme de frein : on ne peut aller plus loin que ce point culminant. Après ce point, une période de repos s’ensuit, un repos contre la pulsion et l’excitation qui parfois nous assiège. L’importance n’est pas purement au plan physiologique (parce que les deux sexes diffèrent), mais au plan psychique : la possibilité d’un événement qui fait ponctuation, scansion d’un flux pulsionnel sans grammaire. Pour cette raison, la sexualité ou le mode de plaisir infantile est illimité : il ne connait pas de frein naturel et endogène, et insuffisant : par rapport à la sexualité adulte, à son fantasme de satisfaire la figure parentale aimée. Ainsi, la sexualité infantile peut être traumatisant : par sa poussée, elle a une force désorganisatrice.

3.
La figure primaire est source d’excitation pour l’enfant : par ses gestes de soins (changer ses couches, donner à manger, et faire le bain et puis sécher son corps, y compris ses parties génitales) et par ses messages (comme Laplanche le formulait dans sa théorie de séduction généralisée, ces messages contiennent des parts énigmatiques du sexuel qui entrent dans l’inconscient de l’enfant par son refoulement originaire).

D’une part, cette excitation est nécessaire comme stimulant du développement. C’est une première source de joie et de plaisir pour l’enfant en lien à sa propre sexualité. C’est une initiation au monde gouverné par l’Éros. Et comme le dit Christopher Bollas dans Hystérie, si un·e parent·e n’arrive pas (à cause de ses propres vécus, de son enfance…) à célébrer la sexualité de son enfant, cela peut entraîner des difficultés dans le développement sexuel de l’enfant. De l’autre côté, il faut toujours veiller à ne pas provoquer un (inévitable) excès d’excitation, parce que l’enfant est encore incapable de réguler et de contenir sa pulsionnalité, encore moins à verbaliser ce qui le traverse.

4.
Il faut alors la figure parentale tierce, en tant que tiers, pour donner l’équilibre à cette dynamique du développement. Et cela parce qu’une seule personne ne peut à la fois séduire et interdire, car cela produirait une situation de double bind extrêmement angoissant (et impossible) pour l’enfant. Dans le cas du petit Hans, c’est justement ce que fait la mère : elle l’autorise à l’accompagner quand elle va aux toilettes, le prend dans son lit ; mais c’est aussi elle qui menace Hans de faire couper son Wiwimacher s’il continue de se toucher. On pourrait bien soupçonner que c’est le discours de la mère qui a provoqué les symptômes de petit Hans, et non pas sa prétendue haine du père.

Dans cette situation, la figure tierce peut jouer plusieurs fonctions.

  • la fonction séparatrice : elle établit une distance entre l’enfant et la figure primaire, agissant ainsi comme un pare-excitation extérieur qui manquait à l’enfant.
  • La loi : elle est importante non pas parce qu’elle interdit certaines choses, comme l’inceste, mais parce qu’elle désigne une limite qu’on ne peut pas dépasser et qu’elle crée ainsi une aire de liberté où on peut agir, penser, fantasmer et désirer. Plusieurs paroles de Hans sont étonnamment lucides dans ce sens (« penser c’est ne pas faire…», « je peux toujours les penser », etc.) C’est aussi la loi qui nous protège contre l’arbitraire (la menace de castration pour « le flagrant délit » de masturbation par exemple).
  • la fonction contenant : c’est de donner à l’enfant un autre lieu de relation où il peut être à l’abri de sa pulsionnalité.
  • et finalement, la fonction identificatoire : si le petit Hans veut que son père meure, ce n’est pas comme l’imagine Freud qu’il veut le remplacer ou qu’il voit son père comme un ennemi qu’il doit tuer pour épouser sa mère : son envie de meurtre à l’encontre de son père n’est point différente de celle envers sa petite sœur ! C’est-à-dire, c’est pour assurer l’affection de sa mère, et non pas parce qu’il a déjà acquis la notion de la sexualité adulte, de choix d’objet monogamique. Et inversement, son père est indispensable pour lui, car il lui offre un modèle identificatoire pour traverser ce chaos pulsionnel : son père aime aussi maman, mais il n’est pas menacé de castration, il peut coucher avec elle dans le même lit et personne ne le lui interdit… Il lui faut cette figure pour trouver sa position par rapport à un objet aimé.

5.
Ainsi, avec ce modèle, j’espère trouver une conception qui se détache des normes patriarcales et phallocentriques du complexe d’Œdipe mais aussi de l’époque de Freud, et qui rend compte de ce moment de sexualité/pulsionnalité moins centré sur l’envie du garçon de tuer son père et le pénis/phallus que sur une conception plus fluide de l’asymétrie nécessaire et productive de deux (ou plus) parents. Ce qui importe, c’est la position du sujet, son rapport à l’Autre, aux plaisirs et aux jouissances, à la loi et à ses désirs…

Enfin, si on doit parler du patricide ou parricide (parce que oui, il faut tuer symboliquement les deux !), ça serait au deuxième moment d’Œdipe ou de poussée sexuelle : à la puberté et à l’adolescence (cf. Loewald). On peut ainsi résumer ces deux moments : identification et indépendance.

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